Les nageurs sont-ils superstitieux ?

Nous avons tous, un jour ou l’autre, prié avant une épreuve, croisé les doigts, dissimulé un pendentif fétiche ou revêtu un t-shirt de winner... Logiquement, on pourrait s’attendre à ce qu’il en soit de même chez les nageurs de l’équipe de France. Enquête.

A en croire les principaux intéressés, la natation serait exempt de superstitions. C’est en tout cas ce que beaucoup de nageurs prétendent. Alain Bernard, par exemple, n’a pas l’ombre d’une hésitation quand on l’interroge. « Je ne me livre à aucun rituel », certifie le champion olympique.

« Je ne suis pas superstitieux. Je prends du bon temps, tout simplement. Pas la peine de s’encombrer avec des croyances ou de fausses idées ! »Le double champion d’Europe des 800 et 1 500 m nage libre, Sébastien Rouault, semble tout aussi convaincu : « Avant une compétition, je me concentre sur ma préparation, sur la chronologie des événements. Je me prépare mentalement. J’ai des habitudes, mais pas de gestes à accomplir ou d’objets à embrasser. » Yannick Agnel, quant à lui, est moins catégorique. « Superstitieux ? Peut-être à vrai dire... Comme tout le monde ». Mais c’est une attitude dont il se méfie. « J’évite de mettre en place des rituels, tout simplement parce que le jour où je ne pourrai pas les accomplir, je risquerais de ne pas me sentir bien. C’est comme les Anneaux de Saturne. On ne sait pas comment ils se sont formés. Ils restent un mystère, mais ils sont là.

Dans une performance, si tu comptes sur un objet en particulier, tu ne sauras plus à quoi est due ta performance. C’est toi ? C’est grâce à cet objet ? C’est parce que tu te sentais en confiance grâce à lui ? Autant éviter de se poser ce genre de questions. »

Seulement, autant d’abjection envers de telles pratiques ne pouvait qu’attiser notre suspicion. Si nous n’avons décelé aucun cas de poulet égorgé par pleine lune, Franck Esposito admet volontiers que « des rituels, tous les nageurs en ont ! Répéter les mêmes gestes, ajuster ses lunettes... Mais de là à appeler çà de la superstition, je ne sais pas. » Lui avait pour habitude de penser à sa grand-mère pour se motiver. Des pensées ou des gestes feraient donc office de simples aiguillons, et non de signes annonciateurs de performance. Une sorte de superstition à éviter la... superstition... Pour Hugues Duboscq, triple champion olympique de bronze, superstition rimerait avec jeunesse et inexpérience : « Superstitieux ? Jamais ! Je n’ai pas d’habitudes particulières. Avant, plus jeune, je pliais mes affaires au carré dans le bac. Tout le temps. Je « devais » le faire. En tout cas, je n’ai jamais eu de gri-gri, et je ne plie plus mes affaires comme cela aujourd’hui ! »

L’Amiénois Jérémy Stravius, vice-champion d’Europe du 100 m dos, admet volontiers ne pas avoir d’objets fétiches, mais répéter des gestes et des mimiques qu’il doit obligatoirement effectuer. « Je claque trois fois mes bras, je calle mes lunettes, vérifie le plot. Ce n’est pas vraiment de la superstition, mais davantage une mise en route. Enfin... d’un côté, il faut que je le fasse car si je ne le fais pas, je ne me sentirais pas bien... Donc oui, peut-être que c’est un peu de la superstition... ou un toc ? » Enfin, nous y sommes ! Le mot « superstition » fait fuir nos athlètes. Il est vrai que leur poser cette question peut être interprété comme un affront. Supputer que la performance et le travail de plusieurs années se résument parfois en la possession d’une patte de lapin ou d’un bonnet particulier est péremptoire. Chercher à déceler des signes ou croire en une force extérieure est toujours la marque d’un doute plus profond. Et qu’est-ce qu’un athlète qui doute sinon un adversaire de moins ?

Fabien Gilot résume parfaitement ce subtil mélange entre l’habitude, la croyance, la mauvaise foi, la routine et la superstition : « Je ne suis pas « superstitieux », parce que ce mot se rapproche trop du religieux. Mais il y a une part de religieux en chacun de nous. Pour ma part, je suis intimement persuadé que tu es maître de ton destin. Cela n’a donc aucun sens de se rattacher à un objet ou à une quelconque superstition. Cela revient à abandonner sa réussite à quelqu’un ou quelque-chose d’extérieur. En général, je veille à me détacher de tout ça. La seule chose que je fais depuis quatre ans, c’est brûler un cierge à Notre Dame de la Garde, parce que c’est une tradition marseillaise, pour nous apporter la protection de la Bonne Mère. Mais promis, c’est tout ! »

Natation Magazine n°129